Le langage et les maux historiques

La lecture et l’appréciation d’un livre sont liées à la représentation que l’on se fait de l’époque durant laquelle l’histoire se passe. Cela génère chez nous des idées préconçues quant à l’atmosphère et donc sur le langage qui convient, même si celles-ci sont erronées. En effet, comment concevoir que D’Artagnan puisse s’exprimer autrement que dans le langage châtié d’Alexandre Dumas ou de Victor Hugo (c’est le premier qui l’a écrit, pas le second). Pourtant, il est fortement probable que si les trois mousquetaires avaient réellement existé, ils n’auraient jamais utilisé les mots de Dumas puisqu’ils étaient soldats et non lettrés (mis à part Aramis), sans même mentionner le fait qu’ils auraient parlé un français du 17ième siècle et non celui du 19ième. Pour s’en convaincre il suffit de relire Fénelon dont le langage nous paraîtra très distant de celui employé par des auteurs comme Victor Hugo. C’est donc courant, sinon systématique, qu’un écrivain utilise un vocabulaire moderne pour écrire sur une période même lointaine de notre histoire. Je le fais, mais les plus grands l’on fait avant moi.

Malgré cela, je dois avouer que j’ai quelques fois reçu des commentaires négatifs à ce sujet. Même s’ils sont noyés dans un flot positif, j’ai toujours eu beaucoup de mal à les accepter. Je les trouve injustes, en particulier quand il s’agit de romans se passant en 70 ap. J. -C.

Si je les écoutais, j’aurais dû utiliser un vocabulaire classique pour écrire un roman historique. Mais pourquoi cela ? De tout temps les hommes ont utilisé une langue vivante et colorée pour s’exprimer, avec des expressions qui avaient du sens à leur époque et soutenues par un vocabulaire très souvent incompréhensible pour tous lecteurs modernes. Il m’apparaît donc que l’emploi d’une autre langue que celle d’aujourd’hui, ne serait que travestir une époque sans ajouter à l’intérêt historique ou bien même narratif.

Mais supposons que j’eus voulu le faire, quelle langue aurais-je due choisir ? Celle du siècle dernier ? Aurais-je du reproduire le vocabulaire de Victor Hugo ou d’Alexandre Dumas ? J’aurais également pu regarder encore plus loin dans notre histoire et m’exprimer en ancien François que je ne parle pas ? Rappelons que mes deux derniers livres se passent à Rome en 70 ap. J. -C. Le fait est que les romains s’exprimaient en latin. À partir de là, toute autre langue sera nécessairement « moderne », d’où mon choix affirmé pour les mots de notre siècle… ce qui a quelques fois été entendu de deux manières.

Je n’aurais que cela à ajouter pour tenter de me faire pardonner : « Si latine scribam nemo librum meum intelligent, et id edere non potero. » Après 500 pages écrites ainsi, il ne me serait pas resté beaucoup de lecteurs à la fin du livre.

Thierry Bontoux est l’auteur de « La dame d’Albi », « Le complot de Marcus Antonius Primus » et « Massilia » disponible aux formats ebook et papier

 

 

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